Article coécrit par

Meixing DAI

Mexing DAI

Moise SIDIROPOULOS

Moise SIDIROPOULOS

 

 

 

 

 


Les économistes s’accordent généralement sur les trois fonctions essentielles de la monnaie, déjà spécifiées par Aristote dans l’antiquité, à savoir : moyen d’échange, unité de compte et réserve de valeur.[1]

Une monnaie peut prendre différentes formes. Une fiction avancée en économie monétaire suggère que les premières monnaies sont des biens (bœufs, or, argent, coquillages, etc.) qui ont pris le rôle de la monnaie dans les processus d’échange grâce à leur propriété spécifique en tant que bien (ayant une grande valeur par unité de poids, étant durable et facile à conserver et à transporter). On passe ainsi d’une économie de troc à une économie monétaire. Cette fiction ne permet pas d’expliquer tous les faits observés, notamment l’utilisation de certains biens lourds et de faible valeur comme moyen d’échange et de réserve de valeur.

La monnaie au sens moderne émerge avec l’exploitation de ses trois fonctions par les pouvoirs politiques, ce qui amène la monnaie à se doter progressivement de deux autres fonctions, à savoir la fonction de procurer des revenus de seigneuriage et la fonction de stabilisation macroéconomique et financière.

En imposant l’usage des pièces de monnaie standardisées, l’Etat s’octroie des pouvoirs très importants. Outre les facilités pour les collectes d’impôts et de taxes et les paiements de dépense, les Etats à travers le monde ont compris qu’il est possible de frapper des pièces de monnaie contenant moins de métaux précieux que ce qui est indiqué sur ces pièces, tirant ainsi un revenu de seigneuriage. Théoriquement, ce privilégie a pu être exploité à son maximum si la monnaie en métal est remplacée par la monnaie papier ou fiduciaire. Les billets bancaires apparaissent pour la première fois en Chine au 11e siècle. L’émission officielle des billets fut mise en place par plusieurs dynasties chinoises et termina en général par une hyperinflation et leur remplacement par une monnaie en métal. En Europe, les billets bancaires apparurent dès le 16e siècle. Leur utilisation a été bridée par l’idée selon laquelle il faut garantir leur valeur en métal précieux tel que l’or. La déconnexion entre les monnaies et l’or ne fut achevée qu’après l’effondrement du système Bretton Woods, un système d’étalon-change-or axé autour du dollar américain instauré après la 2e guerre mondiale par les pays industrialisés.

Dans cette évolution, on constate l’émergence de multiples émetteurs de monnaie. La monnaie n’est pas émise seulement par la banque centrale via son crédit à l’économie (prêts aux banques et aux entreprises privées non financières), à l’Etat (achat des obligations publiques) et à l’extérieur (achat des devises et d’or). Elle peut aussi être créée par les banques de dépôts. Le système bancaire dans son ensemble est capable de créer de la monnaie en faisant des crédits. Ces crédits se transforment en dépôts : soit ils restent dans les comptes bancaires des emprunteurs, soit ils sont dépensés et deviennent les dépôts des autres agents économiques. Toutefois, la création monétaire par le système bancaire n’est pas infinie. Dans ce processus de création monétaire, une partie des crédits est retirée sous forme de billets et de pièces de monnaie. Comme la création monétaire est fondée sur un mécanisme fragile, qui consiste à financer des crédits à une échéance plus ou moins longue avec des dépôts qui peuvent être retirés à tout moment, il est nécessaire pour la banque centrale de réguler cette activité en imposant des réserves obligatoires sur les dépôts. Ces réserves sont déposées auprès de la banque centrale. Par ailleurs, les banques commerciales par prudence constituent elles-mêmes des réserves excédentaires pour faire face à des épisodes de manque de liquidités. En réalité, sans une régulation bancaire, les banques pourraient prendre trop de risques et constituent des réserves insuffisantes pour faire face à une crise financière systémique, qui entraînerait une chute brutale de la quantité de monnaie créée par le système bancaire. Pour éviter ces épisodes de crise grave de liquidités, les autorités de régulations ne cessent de renforcer les régulations bancaires et financières. Ainsi les régulations introduites suite à Bâle III ont renforcé un ensemble d’instruments de régulation micro-prudentielle et a introduit des régulations macro-prudentielles (Dai et Barry, 2013).[2]

L’arrivée de la monnaie scripturale entraîne une séparation entre la monnaie (dépôts gérés par les banques) et les instruments de paiement (chèques, virements, cartes bancaires, cartes prépayées, portemonnaie électronique, Paypal…) qui la font circuler, contrairement aux pièces et billets qui restent à la fois monnaie et instruments de paiement. Les instruments de paiement scripturaux se sont diversifiés au cours du temps et ont eux-mêmes suivi un processus de dématérialisation. Les instruments papiers ont peu à peu cédé place aux instruments électroniques. On attribue le nom « monnaie électronique » à certains de ces instruments tels que carte bancaire, carte prépayée, portemonnaie électronique, ou encore le compte Paypal et le bitcoin stockés à distance sur un serveur (« monnaie de réseau », « monnaie cryptographique », « cyberargent » ou « cybermonnaie »). Paradoxalement, cette appellation n’est pas attribuée aux dépôts bancaires bien que ces derniers sont actuellement dématérialisés et donc sous forme de données électroniques.

Par ailleurs, les innovations financières introduites depuis les années 1980 ont brouillé de plus en plus les frontières entre la monnaie et les actifs financiers, d’autant plus que le développement des marchés financiers a permis d’échanger des actifs financiers contre les moyens de paiement rapidement à faible coût de transaction et sans un risque de perte excessive de valeur. Ainsi, la monnaie devient un concept très complexe dans une économie moderne, ce qui est témoigné par les différents agrégats monétaires définis par les banques centrales. La BCE, outre la base monétaire qui est la monnaie émise par la banque centrale, distingue trois agrégats monétaires :

  • M1 : pièces et billets en circulation + les dépôts à vue.
  • M2 : M1 + les dépôts à termes ≤ 2 ans + les dépôts remboursables avec un préavis ≤ 3 mois.
  • M3 : M2 + les prises en pension + les instruments négociables sur le marché monétaireémis par les institutions financières monétaires + les titres de créances ≤ 2 ans.

Certaines banques centrales introduisent même un agrégat monétaire M4 qui est égal à M3 plus les bons du Trésor, les billets de trésorerie et les bons à moyen terme émis par les sociétés non financières.

En modifiant la disponibilité de liquidités sous différentes formes, la banque centrale est censée pouvoir influencer la conjoncture à court terme, notamment en période de crise financière et économique. L’un des objectifs importants assigné à une banque centrale moderne est la stabilité des prix. Selon le pays, l’objectif de stabiliser la croissance peut être plus ou moins important. En déconnectant la valeur de la monnaie des métaux précieux, la banque centrale peut assurer une bonne stabilisation de l’inflation et de la croissance en temps normal. La politique monétaire peut influencer le niveau du revenu national à court terme en raison de l’existence de rigidité des prix et des salaires et son effet sur la croissance est censé être transitoire. La tâche peut être compliquée par une grande crise financière comme celle qui suit l’éclatement des bulles des actifs immobilières et des valeurs mobilières au Japon au début des années 1990 et celle des subprimes aux Etats-Unis en 2008, ou encore la crise bancaire et de dette souveraine dans la zone euro entre 2010 et 2012. Il faut alors procéder à des interventions non-conventionnelles consistant à acheter des actifs publics (et même privés) de différentes maturités et à abaisser des taux d’intérêt directeurs parfois même en-dessous de zéro au lieu d’une politique monétaire conventionnelle. Dans cette perspective, la monnaie a des fonctions dont l’importance qui dépassent celle de ses trois fonctions communément admises car elle constitue un moyen capital pour les autorités publiques d’intervenir sur le fonctionnement de l’économie.

En tant que monnaie des monnaies, le dollar américain s’octroie des pouvoirs exorbitants. La réponse de John Connally, secrétaire au Trésor US de Richard Nixon sur la période 1971-72, à la plainte à l’égard du privilège exorbitant et des fortes fluctuations du dollar par des responsables politiques français et européens est elle-même une illustration : « le dollar est notre monnaie mais votre problème ». La domination du dollar dans le système financier international ne s’est pas affaiblie après l’effondrement du système Bretton Woods car le monde a besoin d’une monnaie de réserve et une monnaie qui fait l’intermédiaire d’échange entre les monnaies afin de réduire les coûts de transaction. L’euro et le yuan qui montent en puissance dans leur rôle de monnaie internationale ne semblent pas pour l’instant menacer la domination du dollar américain dans le système monétaire international.

[1] Pour une explication très pédagogique de la notion de monnaie, voir Irena Asmundson et Ceyda Oner (2012), « Qu’est-ce que la monnaie? » L’ABC de l’économie, Finances & Développement (Septembre), 52-53.

[2] Dai, M., & F. Barry (2013), « La dimension macro-prudentielle de la régulation financière introduite par Bâle III, » Bulletin de l’OPEE 28(1), 23-32.